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Retour sur l’organisation de la manifestation du 8 mars

Les féministes libérales et les syndicats prouvent une fois de plus que leur implication dans les luttes sociales n’est que performative et opportuniste.

La place des hommes dans les luttes féministes

Lors d’une première réunion publique pour l’organisation de la manifestation du 8 mars, il a été décidé que le cortège de tête serait réservé aux personnes sexisées.
Cette décision sera réfutée et remise en question par des syndicats qui participent à l’organisation de la manifestation, dont l’un d’entre eux est officiellement organisateur, puisque c’est lui qui déclare la manifestation auprès de la préfecture.

La deuxième réunion pour en rediscuter aura lieu le mercredi 25 février. 
Plusieurs personnes se sont mobilisées pour participer à cette nouvelle discussion. Beaucoup de camarades essaient de défendre cette prise de position d’autant plus importante aujourd’hui, avec la vitesse à laquelle nos droits et libertés reculent. Il devient plus que nécessaire d’afficher clairement que nous n’attendons pas des oppresseurs’euses qu’iels veuillent bien nous laisser notre place. Nous la prenons.
Aucune lutte sociale n’a abouti sans inversion du rapport de force. Et ici, on ne parle « que » de non-mixité dans le cortège de tête d’une manifestation qui va durer 2 heures, un jour dans l’année. Donc on peut même difficilement parler d’inversion de rapport de force.

Mais voilà. C’était déjà trop pour les féministes libérales. S’en est donc suivi un florilège d’affirmations complètement éclatées au sol et hors sujet.

« on discrimine les hommes », « il peut y avoir des femmes d’extrême droite comme les nemesis dans le cortège de tête », « naturellement les hommes ne se mettent pas en avant », « on a pas besoin de l’écrire, ils sont jamais à l’avant des cortèges » […]

Et tout un tas d’autres poncifs pour défendre et protéger les hommes. De quoi ? De feur.
Tout ça pour un cortège de tête.

Nous rappelons qu’un homme a chanté « nous sommes fortes, nous sommes fières » dans le mégaphone lors d’une manifestation du 8 mars.
Nous rappelons qu’un autre homme a écrit un discours avec le point de vue d’un mari violent qui explique pourquoi il bat sa femme, et qu’il a lu ce discours lors d’une manifestation du 25 novembre.
Nous rappelons qu’à chaque manifestation féministe, il y a au moins un homme qui prend la parole pour dire quelque chose qui ressemble à « pas tous les hommes, moi j’suis un mec bien, j’ai une mère je sais ce que c’est, et des sœurs aussi ».
Nous rappelons que des pédocriminels, des prédateurs, des violeurs et des hommes violents avec leurs partenaires ont l’audace d’intégrer ces manifestations chaque année.
Nous rappelons que tous les jours toute la journée, les hommes s’accaparent absolument tous les espaces et nous violentent d’une façon ou d’une autre : dans nos foyers, dans la rue, sur nos lieux de travail, dans l’accès aux soins, dans les milieux militants.

Pendant la réunion, une syndicaliste affirmera qu’il n’existait aucun collectif ou association féministe avant que son syndicat arrive en 2019 pour organiser la première manifestation du 8 mars. Et qui le justifiera par « on a cherché, on n’a pas trouvé ».
Une autre syndicaliste déclarera ne pas se sentir à sa place lors d’une manifestation antiraciste avec un cortège réservé aux personnes racisées.

Ne rien avoir trouvé n’est pas la preuve de l’inexistence de tels collectifs, affirmer le contraire c’est les invisibiliser. Et pointer le fait qu’un syndicat ait organisé la première manifestation du 8 mars à Troyes ne constitue pas un passe-droit pour lui attribuer l’importation du féminisme dans l’agglomération et le présenter en messie. D’autant plus que son « féminisme » ne lui donne aucune légitimité sur la question.
Ne s’impliquer dans les luttes, d’autant plus avec le statut d’oppresseuse, uniquement quand ces luttes sont accommodantes avec les oppresseurs’euses ne rend cette implication qu’opportuniste et performative. Et effectivement, il n’y a pas de place dans nos luttes pour les opportunistes et les militants’es performatifs’ves.  

Et donc voilà, on se retrouve à ne parler que des hommes et de comment les ménager pendant une réunion où le sujet de base c’est la lutte pour les droits des personnes sexisées. Alors que littéralement, cette lutte existe pour nous émanciper de la domination des hommes.
Lutter pour les droits des personnes sexisées ? On dirait plutôt « lutter pour défendre les hommes ».

Et puisqu’à priori, il faut désormais énoncer les évidences : si des fascistes, quel que soit leur genre, se pointent à nos manifestations, nous les virerons.
Mais aussi, quand des femmes passent 2 heures à défendre les hommes en parlant de « discrimination envers les hommes » quand le sujet c’est la lutte pour les droits internationaux des personnes sexisées, qu’est-ce qui différencie leur « féminisme » de celui de nemesis qui, elles aussi, lutte pour protéger et défendre des hommes ?

La honte de ne parler que des hommes et de passer 10 ans à les défendre pendant l’organisation d’une manifestation pour les droits des personnes sexisées.
La honte de mettre les hommes au centre de l’organisation de la lutte féministe. La honte pour toutes les cibles de la domination masculine, en France et ailleurs.
La honte que votre implication dans les luttes n’existe que quand vous pouvez vous mettre en avant.
La honte, vraiment, de forcer dans nos espaces de luttes la violence de vos positions qui oppriment toutes les personnes minorisées.

Maintenant, tout comme le fait d’assumer pleinement l’exclusion des hommes de certains espaces de luttes féministes, il devient plus que nécessaire d’avoir une position claire face à ces femmes qui cumulent les privilèges et qui ne luttent que pour elles-mêmes et de ne plus se contenter d’un statu quo qui leur permet d’opprimer les autres personnes minorisées dans nos milieux de luttes.
Peut-on vraiment se permettre de rester dans une posture de sororité avec des femmes qui refusent de remettre en question leur domination sur les autres groupes minorisés, dont des femmes précarisées, handicapées, racisées etc. qui se retrouvent donc marginalisées dans les milieux qui sont censés se battre pour leur émancipation, en plus de l’être déjà dans la société.
Nous ne pouvons pas tolérer ces comportements individualistes et oppressifs sous prétexte que ce sont des femmes si nous voulons l’émancipation de tous’tes.

Nous rappelons également que cette posture de « sororité inconditionnelle » est aussi extrêmement essentialisante et antiféministe. Les femmes seraient par essence douces et gentilles, leur violence se retrouve donc minimisée et devient acceptable/tolérable. Alors qu’elle est identique à celle de n’importe quel groupe dominant quand elle s’inscrit dans un rapport de domination dans lequel elles sont dominantes. 

La place des syndicats de travailleurs’ses dans les luttes féministes

Au-delà des « débats » lâches et dégradants pour le féminisme juste pour défendre les hommes, il me semble important de soulever un autre problème, qui a été vaguement évoqué dans la partie précédente: le monopole illégitime que certains syndicats essaient d’avoir et de garder sur les luttes sociales.

Nous développerons ici spécifiquement sur les luttes féministes, mais nous voulons quand même préciser que ce monopole s’étend sur toutes les luttes sociales (sauf celles qu’ils ne considèrent pas comme telles), et qu’il tue dans l’œuf nos initiatives radicales qui visent des changements profonds de notre société pour la rendre plus juste. Par conséquent, nous resterons vigilants’es face aux syndicats, et refusons qu’ils s’immiscent dans l’organisation de tout mouvement social.
Rappelons que certaines de ces organisations syndicales contiennent des sections police. Elles choisissent donc de syndiquer des personnes chargées de réprimer leurs propres manifestations.
Nous ne sommes pas les seuls’es à ne pas/plus nous reconnaître dans les organisations syndicales d’aujourd’hui et leur stratégie de la défaite.

Cela étant dit, nous avons été témoins à de nombreuses reprises de comportements qui démontrent une volonté de la part des syndicats locaux de garder la mainmise sur cette manifestation, mais également sur d’autres mouvements sociaux qu’ils finissent par saboter par leurs postures molles et complaisantes avec les groupes dominants.

Les syndicalistes et d’autres membres d’organisations institutionnelles n’ont pas hésité, pendant cette réunion, à faire appel à la « démocratie » lors de la délibération, pour accuser indirectement les personnes d’être autoritaires quand elles argumentaient en faveur de ce cortège de tête sans hommes. Alors même qu’elles (les syndicalistes) mettent en évidence que leur syndicat a déposé la demande de manifestation pour justifier de manière sous-jacente qu’elles auraient le monopole des décisions et de l’organisation de cette manifestation.

Autre exemple, l’expression « manifestation syndicale » a été répétée plusieurs fois par les syndicalistes pendant la réunion.
Encore une fois, nous devons énoncer les évidences : le 8 mars c’est la journée internationale de lutte pour les droits des personnes sexisées. Par conséquent, la manifestation du 8 mars n’est pas une manifestation syndicale, peu importe si la demande auprès de la préfecture a été déposée par un syndicat.
De la même façon, la grève du 8 mars n’est pas une grève des travailleuses, ni une grève syndicale comme on a pu l’entendre ailleurs. C’est une grève contre le sexisme et la domination masculine, peu importe si un préavis de grève a été déposé par des syndicats. S’ils le font, cette démarche ne reste qu’une manière de faciliter la mobilisation des personnes sexisées, et non un acte qui leur donne le droit de redéfinir la mobilisation de sorte à s’y placer au centre.

La journée du 8 mars et toutes les stratégies de mobilisations qui en découlent ne sont pas et ne seront jamais syndicales.
Affirmer le contraire, c’est s’accaparer une lutte illégitimement. Et nous ne pouvons pas croire que les intentions des syndicats soient désintéressées quand ils prennent autant de place dans des luttes qui ne sont pas exclusivement pour les droits des travailleurs’euses.

Nous rappelons aussi que les positions et revendications féministes de ces syndicats sont surtout libérales.
Nous, féministes libertaires, nous ne nous contenterons jamais de réclamer l’égalité salariale. Nous exigeons que l’ensemble des êtres humains puissent vivre dignement, subvenir à leurs besoins élémentaires et s’épanouir librement.
Nous ne revendiquerons pas l’égalité des carrières. Nous ne lutterons jamais pour permettre à des femmes, souvent blanches et privilégiées à la naissance, d’accéder aux marches les plus hautes de la hiérarchie professionnelle et économique pour leur permettre de nous exploiter et de nous mépriser, avec en prime une médaille de parité pour la structure qui «lutte pour l’égalité entre les femmes et les hommes». Nous ne luttons pas pour détruire le plafond de verre, mais les marches qui y mènent.

D’ailleurs, l’article issu de la conférence de presse (qui s’est tenue devant la maison des syndicats) et paru dans le journal local ne relaie que les paroles et les revendication libérales des syndicalistes et d’un membre d’une autre organisation institutionnelle, dont une affirmation complètement hors sol « Les droits existent, l’importance, c’est l’effectivité ».

Ne laissons pas ces revendications libérales envahir nos espaces de luttes, ni dans des conférences de presse, ni lors des prises de paroles lors des manifestations.

Nous ne laisserons également pas de place dans nos espaces de luttes aux personnes qui tiennent des propos putophobes. Ces syndicats et leurs membres affichent publiquement des positions déshumanisantes et avilissantes pour les travailleurs’euses du sexe et militent donc activement contre leurs droits et leur émancipation. Ces mêmes syndicats qui, nous le rappelons, prennent la tête de nos manifestations féministes.

Comptes tenus de leurs revendications et des positions au sein de leurs organisations, ces syndicats affichent un féminisme et un antiracisme de posture morale sans remettre en question les oppressions qu’ils perpétuent eux-mêmes. Raison de plus pour ne pas les laisser participer à l’organisation de nos espaces de luttes.

À part informer correctement sur les violences sexistes et sexuelles et sur le travail des personnes sexisées, expliquer en quoi ce travail s’inscrit dans une dynamique de domination masculine et accompagner juridiquement les personnes ciblées par les vss au travail, les syndicats n’ont aucune légitimité à prendre de la place dans l’organisation des luttes féministes.

Conclusion

Ne laissons plus les syndicats avoir du pouvoir sur nos espaces de luttes.
Dès lors qu’ils en ont, ce sont leurs revendications libérales qui sont mises en avant.

Nous comprenons l’importance de souligner que le travail, salarié ou non, des personnes sexisées est méprisé.
Mais la lutte féministe ne se résume pas à ça. Et permettre aux syndicats d’intégrer l’organisation de nos espaces de luttes, c’est prendre le risque de créer un déséquilibre dans nos revendications, où la question du travail prend une place beaucoup trop importante dans la lutte pour notre émancipation.
Surtout quand les revendications autour du travail des personnes sexisées n’intègrent pas une analyse des systèmes oppressifs dans lesquels il s’inscrit. Et surtout quand le travail lui-même, tel qu’il existe aujourd’hui, n’est pas remis en question.

Nous invitons donc toutes les personnes qui veulent se réapproprier nos mobilisations que les syndicats aubois gangrènent depuis des années à s’organiser entre elles, et/ou à nous contacter, pour qu’on puisse récupérer nos espaces de luttes.