Mobilisations agricoles, DNC, Mercosur, hypocrisie et spécisme
Le 2 décembre dernier est annoncé l’abattage total dans un élevage du Doubs suite à un cas de dermatose nodulaire contagieuse. 82 vaches sont concernées. Aussitôt les appels au blocage pour empêcher les services vétérinaires de faire leur travail se succèdent. Solidarité entre agriculteurices, soutien populaire, affrontements avec la police. Au travers de plusieurs vidéos filmées dans plusieurs manifestations où des agriculteurices somment au flics d’aller « nettoyer les quartiers » nous constatons que beaucoup découvrent que la police ne sert pas qu’à mater certaines populations ciblées mais aussi à réprimer n’importe quel mouvement contestataire trop gênant pour l’État et le capital. Peut-être faut-il y voir un lien avec le fait que les banlieues ne se mobilisent pas assez au goût de certain-es. Vous connaissez la suite, tout le monde est dispersé et les vaches abattues. Le 11 décembre idem, cette fois à Bordes-sur-Arize en Ariège. Même cause, mêmes effets. 208 vaches trouveront finalement la mort, euthanasiées.
La France entière s’offusque qu’on tue « pour rien » tandis que les éleveureuses mobilisent les champs lexicaux de l’abattage et de la mort pour décrire leur situation. Un tract de la Confédération Paysanne est allé jusqu’à parler dans un tract du « regard des vaches face à leur croque-mort » qui « hantent leurs esprits. » Les animaux, les seuls à réellement mourir, sont soient oubliés soit relégués au rang de marchandises, qui cette fois n’ont plus aucune valeur puisque leur chair ne pourra être ni vendue ni consommée. Et quand ils sont enfin mentionnés, ce n’est que pour mieux rappeler la détresse des éleveureuses.
À ce stade, deux visions s’opposent. Celle de la FNSEA, alignée sur celle de l’état, qui demande l’abattage total dans les élevages impactés mais qui refuse la vaccination généralisée qui ferait perdre le statut de « pays indemne » à la France et impacterait durement les échanges commerciaux. Et celle de l’alliance contre nature entre la Coordination Rurale et la Confédération Paysanne qui préconise vaccination et abattages ciblés. Les animaux eux, n’ont évidemment pas voix au chapitre. Nous ne nous étendrons pas sur la résurgence des discours antivax à cette occasion car ce n’est pas notre sujet. Néanmoins, nous constatons une fois de plus les effets de la communication désastreuse du gouvernement depuis le covid.
Les associations animalistes et antispécistes sont, elles, exhortées à se prononcer. Sauf qu’il réside là un oubli majeur: les éleveureuses et leurs soutiens se soucient du « bien être » animal selon une quête de profit, qu’il soit financier ou gustatif, là où nous nous en soucions à cette seule fin. Épargner des animaux pour les abattre plus tard dans des conditions tout aussi violentes et horribles est absurde et affreusement hypocrite. 3 millions d’animaux passent chaque jour les portes des abattoirs du pays pour n’en ressortir que morts, vidés, démembrés, découpés, prêts à être conditionnés, consommés et finalement chiés. Mais les gens aiment les animaux nous dit-on. Curieuse façon de le manifester que de transformer l’être aimé en cadavre puis en déjections. Mais ce n’est pas visible, les murs des abattoirs sont opaques et il ne faut pas en parler. Et le cycle recommence, sans fin.
Encore une fois, on nous opposera l’argument du « petit élevage paysan, vertueux et respectueux des animaux » mais n’oublions pas que, comme l’explique très bien cet article paru sur Nantes Indymedia : « Tout autant que l’élevage industriel, l’élevage dit paysan recourt à l’insémination artificielle, à la sélection génétique des races les plus productives, des individus sans corne, à des mutilations (castration, écornage) et à la séparation veau/vache. La dichotomie soigneusement entretenue entre ces deux formes d’élevage tend à nous faire oublier que l’issue pour les animaux est la même, leur mise à mort pour la consommation humaine. Ce « paravent éthique » permet la perpétuation de l’idée que les animaux non-humains sont une ressource à notre disposition et sauve en réalité l’élevage industriel qui continue à être le principal pourvoyeur de viande pour les consommateurs. »
Comme un écho à cette citation, la Coordination Rurale a demandé l’abrogation de l’interdiction des cages pour les poules pondeuses dans une proposition datée du 15 janvier. Voilà donc le modèle que défend une frange de la soi-disante « paysannerie » !
Il ne faut pas en parler, mais. Le « hasard » fait curieusement les choses puisque le 11 décembre sortait une nouvelle enquête L214 tournée dans l’abattoir de Cosne-Cours-Sur-Loire. La violence des images est telle que nous vous épargnerons le moindre descriptif. Nous nous demandons bien pourquoi les éleveureuses si prompt-es à verser des larmes pour des euthanasies ne bloquent pas aussi ces abattoirs puisqu’à les écouter le « bien être » animal est pour elleux une condition sine qua non, même lors de leur mise à mort. Si vous vous demandez où sont les antispécistes, iels sont là, à enquêter ou à bloquer dans ces endroits sordides où personne d’autre ne veut aller.
Quand nous posons la question, l’alternative proposée est toujours la même : l’abattage à la ferme. Soit un coût exorbitant pour une production beaucoup plus faible si cette alternative devait être généralisée réservant les produits carnés aux classes les plus aisées. Si nous assisterions de fait à une diminution drastique du nombre d’animaux tués, sauf à déployer des moyens gigantesques, cela se ferait donc pour les pires raisons. Et cela n’arrivera de toute façon pas, ce que l’article de Nantes Indymedia cité plus haut dit pour les élevages étant aussi vrai pour les abattoirs: l’abattage à la ferme maintiendra l’illusion d’une tuerie « éthique » tout en garantissant la pérennité des abattoirs industriels nécessaires à l’approvisionnement en viande des étals de la grande distribution. Quant aux conditions d’abattage dans ces tueries mobiles, les contrôles n’étant déjà pas effectués dans les abattoirs les plus modernes, qu’en sera-t-il ici, cette pratique ne garantissant rien du tout à ce propos ?
L’hypocrisie de la situation ne s’arrête pas là car pendant que la France entière avait les yeux rivés sur les élevages bovins, des dizaines de milliers de poules, dindes et canards étaient abattu-es dans des conditions similaires liées à la propagation de la grippe aviaire et ce, dans une indifférence générale. Sans doute fallait-il ménager les consommateurices à l’approche des fêtes… Par ailleurs, des populations d’animaux sauvages s’effondraient pour les mêmes raisons, notamment les grues cendrées du parc naturel de la Forêt d’Orient en ce qui concerne le département tandis que faute de financement suffisant, le centre de soins pour la faune sauvage de Soulaines-Dhuys prolonge sa fermeture. Nous avons hâte de voir la peste porcine passer la frontière espagnole pour assister à d’autres grands moments médiatiques dégoulinants de spécisme. Signalons néanmoins les articles successifs traitant du sujet dans Mediapart que nous n’attendions pas sur ce terrain.
Les épidémies se succèdent, provoquées invariablement par l’élevage, la proximité génétique et le confinement des animaux qui y sont exploités en attendant la mort ou par la destruction des espaces de vie des animaux sauvages, et provoquant invariablement les mêmes larmes hypocrites sans que la question d’une alternative à l’élevage ni même d’une remise en cause de nos modes de production ne soit jamais posée sérieusement dans les espaces médiatique et politique alors que des solutions existent, notamment l’aide à la reconversion vers des exploitations végétales, le plus souvent portées par des antispécistes comme les associations TransiTerra et Coexister. Et rappelons au passage qu’en terme de volume la première production de l’élevage n’est ni la viande, ni le lait ni même les oeufs mais bel et bien les déjections. De quoi se rappeler un peu plus frontalement des problèmes sanitaires à venir et une manière plus nuancée de dire que l’élevage, c’est definitivement de la merde.
La colère contre la politique d’abattage de l’état ne vint pas seule puisque s’approchait aussi la signature du traité de libre échange entre l’Union Européenne et 5 pays d’Amérique du Sud (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay et Bolivie). Nous regrettons que la médiatisation autour de ce traité n’ait été, sans surprise, centrée que sur la France métropolitaine et l’UE et n’aborda que très peu le sujet du point de vue de l’Amérique du Sud, ce qui aurait pu mettre en lumière le mouvement des Paysans sans terre, et encore moins celui des colonies déjà submergées de produits sud américains et dont les sols pollués notamment au chlordécone ne permettent plus une agriculture viable.
S’il existe des tas de raisons valides de s’opposer au Mercosur, nous dénonçons là encore l’hypocrisie du monde agricole bien silencieux lorsqu’il s’agit des paquebots de tourteaux soja en provenance du Brésil et à destination du bétail français ou d’acheminer les hormones issues des fermes à sang d’Argentine. Pour des informations plus précises sur les répercussions sur l’élevage français, nous vous conseillons aussi cette vidéo de L214 et rappelez-vous la proposition de la Coordination Rurale sur les poules en cage après l’avoir visionnée.
Toutes ces mobilisations se firent au prix de choix politiques que nous qualifions ni plus ni moins de trahisons. Nous aurions aisément pu comprendre une position tiède de la part des Soulèvements de la Terre du fait de leur proximité avec la Confédération Paysanne. Cela s’entend stratégiquement et nous sommes convaincu-es que des ponts doivent être trouvés lorsque les enjeux dépassent le clivage spéciste / antispéciste comme c’est le cas pour les mégabassines ou l’A69, en soutien aux employé-es d’abattoir en grève, tout comme nous reconnaissons les enjeux sociaux qui touchent le monde agricole particulièrement concerné par la grande précarité subie par certain-es d’entre elleux. Hors là, il n’était même pas question de soutenir « des » éleveureuses mais bien de soutenir « l’élevage » en tant que pratique et un tel soutien affiché et actif à l’élevage et à son monde est incompréhensible pour une organisation qui revendique une écologie radicale. Et cela alors que de nombreux appels étaient conjoints entre la Confédération paysanne et la Coordination Rurale, dont le président nouvellement élu déclarait peu de temps avant qu’il souhaitait faire la peau aux écolos. Nous avons aussi été témoins de ce soutien bancal parfois saupoudré de virilisme dans des groupes soi-disant antifascistes.
Nous ne reviendrons pas sur la longue liste des exactions, agressions ou menaces de la Coordination Rurale qui auraient dû être suffisantes à l’établissement d’un cordon sanitaire strict et non négociable dès la première minute. Il aura fallu que de nouvelles agressions aient lieu en marge des manifestations pour qu’une distanciation soit enfin effective, comme si cela n’était pas previsible. Une adhérente de la section auboise a péniblement reconnu qu’il s’agissait d’une erreur. Nous en prenons bonne note mais attendons plus que de simples regrets. L’alliance avec le fascisme n’est jamais anodine et restera comme une tâche indélébile qui ne s’estompera qu’après une traduction en actes clairs et répétés de ces regrets. Et quand bien même la Confédération Paysanne de l’Aube ferait le travail nécessaire, nous n’en garderons pas moins un oeil attentif sur ce qui est entreprit ailleurs et particulièrement au niveau national, les explications à ce sujet de Stéphane Galais, porte-parole de la Confédération Paysanne, dans l’émission France Deter du 12 janvier sur la chaîne Au Poste face à David Dufresne ne nous ayant pas pleinement convaincues.
D’autant plus que nous garderons toujours en tête que la Confédération Paysanne reste un syndicat patronal. Si de nombreux-ses agriculteurices connaissent une situation difficile et subissent une violente précarité, c’est bien leur rapport au capital qui importe ici plus que leur compte en banque et nous n’avons donc pas été étonné-es de les voir se jeter dans les sillons des fascistes à la première occasion pour défendre leurs intérêts là où les ouvrier-ères agricoles et leurs revendications sont comme toujours écarté-es. Signalons qu’au niveau local, un centre d’hébergement pour ouvrier-ères agricoles immigré-es a été fermé début janvier suite à une enquête révélant l’insalubrité des lieux.
Il serait vraiment temps de se saisir de cette question et d’arrêter d’oublier, volontairement ou non, les travailleureuses salarié-es (ou pas d’ailleurs, rappelons l’importance du travail bénévole de la famille en particulier des femmes) quand on invoque la « paysannerie » alors que les personnes mobilisées que nous avons vues manifester leur colère à Paris, à Bruxelles ou ailleurs, devant des fermes ou bloquer des autoroutes sont pour la plupart des exploitant-es qui pouvaient se le permettre, profitant de leur statut pour déléguer leur travail à d’autres, leur permettant ainsi de se rendre sur les points de mobilisation.
Il nous semble malgré tout nécessaire d’affirmer notre soutien, très critique donc, à la Confédération pour la répression qui s’abat sur elleux (un exemple ici et un autre là) celle-ci étant évidemment très ciblée et révélant une fois de plus le deux poids deux mesures des forces coercitives de l’État. Nous n’assistons en effet jamais à une telle répression lorsque la FNSEA ou la CR provoquent des millions d’euros de dégâts, déversent lisier et autres déchets sur des bâtiments publics aux frais du contribuable ou assassinent des animaux en public pour faire entendre leurs revendications, les un-es étant reçu-es en grandes pompes à Matignon, les autres pouvant faire à peu près tout et n’importe quoi dans une relative tranquillité.
Et Indignons-nous dans tout ça? Le sujet a été amené une première fois en date du 12 novembre quand la FDSEA10 s’était rassemblée devant la préfecture. Des membres du collectif étaient sur place et ont partagé des vidéos sur le canal de discussion. Notre désapprobation fut posée sans que cela ne suscite plus de discussion. C’est assez tardivement ensuite que la question du soutien s’est posée à nouveau. Une distanciation de plusieurs membres fut déjà établie suite au soutien affirmé d’un compte Bloquons Tout sous la forme d’une cagnotte à destination aussi bien de la Confédération Paysanne que de la Coordination Rurale partagée sur X. Un comble qui n’empêchera pas certain-es de réitérer leur soutien. Les autres membres du collectif ne souhaitant pas prendre de distance avec le mouvement national ni explorer d’autres formes d’organisation plus indépendantes, il ne nous restait plus qu’à le quitter pour de bon.
Malgré les essais répétés pour y faire exister la lutte pour la libération animale, celle-ci ne fut que très peu considérée, au même titre que les luttes écologistes mentionnées dans notre première partie. D’évidence, l’antispécisme est encore une lutte marginale aux yeux de la société, même à gauche. Et par conséquent cela revient la plupart du temps à n’en faire qu’une lutte secondaire voire à lui retirer totalement le statut de lutte. Elle dépasse pourtant largement les seuls enjeux animalistes puisqu’elle touche aussi aux problématiques environnementales, décoloniales, de santé publique, d’accès à une alimentation saine et suffisante pour toustes, de conditions de travail dans plusieurs secteurs etc… Et elle nous oblige à regarder un peu plus frontalement ce qu’est une oppression et comment celles-ci s’opèrent. Nous pourrions dire la même chose d’autres luttes souvent déconsidérées par ailleurs et il est regrettable que la gauche ait parfois tant de mal à reconnaître ces mécaniques. Plus les individu-es sont perçu-es comme « lointain-es » moins l’oppression est identifiable comme telle. Des valeurs de gauche solides sur leurs appuis devraient pourtant briser ces frontières et traiter l’individu-e pour ce qu’iel est: un-e individu-e, et lui reconnaître de ce fait son droit fondamental à des conditions d’existence satisfaisantes et épanouissantes.
Alors pour conclure, un échec? Pour Indignons-nous Troyes, très certainement. L’énorme gâchis qu’a constitué le collectif en est une preuve éclatante. Et pouvons-nous s’il-vous-plaît nous arrêter 5 minutes sur le fait qu’un collectif se réclamant de « bloquons tout » n’a absolument rien bloqué en 4 mois ?Nationalement, à voir ce que donneront les mobilisations de printemps mais comme développé dans l’article précédent, nous ne partons pas confiant-es. Pour nous, des enseignements ont été tirés de cette expérience, des rencontres ont été faites, des liens tissés, nous avons une vision plus précise de ce qui compose la « gauche » locale et des problèmes qui la traversent et la motivation à créer nous-mêmes est de nouveau plus que présente. Il est triste de n’agir toujours qu’en réaction. Alors nous passons à l’offensive.
Depuis notre départ, les réseaux sociaux sont laissés à l’abandon. Le canal telegram n’est toujours pas sécurisé mais de toute façon inactif.