Retours et point de vue anarchiste sur le mouvement Indignons-nous à Troyes – Partie 2/3

Orientations politiques, stratégies d’éducation populaire et potentielle suite

Alors que le mouvement local s’éteignait peu à peu, trois éléments ont relevé une importance particulière. Tout d’abord la volonté de certain-es membres de le raviver en demandant aux personnes de remplir un formulaire dans lequel elles étaient invitées à expliquer leur projet politique, quel type de structuration elles souhaitaient voir mises en place et leurs ressentis par rapport à la stagnation du groupe. Partant d’une bonne intention que nous saluons, sont apparues des volontés très différentes quant à l’organisation, certaines personnes optant pour une structuration stricte faite de bureaux ou d’instances. Autant dire qu’en tant qu’anti-autoritaires, nous ne nous reconnaissons pas dans ces propositions. Nous réaffirmons notre volonté de nous organiser sans la moindre dynamique de pouvoir, tout du moins en les limitant autant que possible, tout en développant une culture de la sécurité solide. Culture de la sécurité qui faisait cruellement défaut malgré les mises en gardes successives durant ces 4 mois et l’intrusion de trolls fascistes sur les canaux de discussion. N’importe qui peut y avoir accès et l’ensemble des messages sont visibles sans même à avoir le rejoindre. Même si aucune action véritablement sensible n’a été revendiquée, ni par Indignons-nous Troyes, ni par notre groupe affinitaire, il est pour nous primordial d’assurer la sécurité de toustes, ne pouvant prédire ce que nos ambitions futures nous amèneront à réaliser. Et c’est une simple question d’autodéfense face à un ordre de plus en plus sécuritaire où la surveillance de masse devient la norme. Nous invitons tout le monde, militant-es ou non, à se saisir du sujet urgemment.

Le second élément est la création d’un club de lecture organisant des arpentages autour d’ouvrages politiques. Chose que nous souhaitions mettre en place nous aussi. Le souci étant cette fois que ces arpentages constituèrent pendant les semaines suivantes les seuls moments d’échange. Si cette méthode de travail collectif peut constituer une source d’apprentissage et d’empouvoirement puissante pour un bon nombre de personnes, la lecture est un exercice qui ne parle pas nécessairement à tout le monde. Certaines personnes peuvent éprouver des difficultés à lire ou à rester concentré-es sur un texte, y compris en groupe, voire SURTOUT en groupe, y compris quand iels l’ont choisi (oui, nous sommes parfaitement conscient-es du paradoxe d’écrire cela dans un texte aussi long). La tâche est rendue encore plus ardue lorsque le texte est « imposé » même si son choix est issu d’un processus aussi démocratique que possible. Le format scolaire peut également constituer un frein.
Aussi ce sont souvent les mêmes personnes qui y participent. Le risque est alors de créer une culture commune entre ces personnes et de déboucher sur un entre soi type « avant garde » intellectuelle qui prend le dessus sur les personnes qui n’ont pas le même capital culturel. Mise en parallèle avec cette volonté de structurer le groupe en instances avec un bureau décisionnaire, cette pratique, menée seule, nous apparaît comme extrêmement dangereuse, réactivant des dynamiques de domination entre les individu-es.
Une première piste serait par exemple de diversifier les supports pour attirer des sensibilités différentes : documentaires, écoutes de podcast, discussions libres sans support, ateliers créatifs… Et surtout, si la théorie et le partage de connaissances restent des vecteurs d’émancipation importants, mettre cet apprentissage en pratique est primordial si l’on souhaite pérenniser nos luttes. Les liens créés sont beaucoup plus solides lorsqu’ils sont mis à l’épreuve tandis que s’enfermer dans un schéma d’apprentissage mène à l’immobilisme et ne permet que rarement l’établissement d’un terreau fertile pour de véritables camaraderies qui nous manquent tant dans une société qui pousse toujours plus au repli et à l’isolement. Peu importe la taille de votre bibliothèque, votre culture n’apporte rien à la société si elle constitue votre seul horizon.

Pour terminer, une personne entra dans le groupe de discussion et se présentant comme une représentante du mouvement Indignons-nous au niveau national, nous invita à participer à la préparation d’une semaine entière de mobilisations et de blocages prévue pour ce printemps, en coordination avec les syndicats et en soutien aux agriculteurices. La même erreur que l’été dernier est donc répétée: annoncer un mouvement des mois à l’avance au lieu de tenter quelque chose de plus spontané et d’inattendu qui peut très bien ne pas fonctionner non plus, certes, mais qui aurait au moins le mérite de prendre de court les structures de pouvoir et d’explorer une approche différente. Bien sûr que cela demandera toujours un minimum de préparation si nous voulons frapper suffisamment fort pour avoir un impact. Mais qui sait si un ou deux exemples d’actions réussies et bien pensées pour que la communication et les retombées médiatiques soient virales ne suffiraient pas à déclencher une réaction en chaîne ? Ainsi le mouvement pourrait devenir une sorte de nébuleuse insaisissable, organisant des blocages ou des manifestations sauvages de façon régulière et pas seulement sur une semaine bien définie à l’avance et complètement prévisible facilitant sa répression. Il y a déjà plus de 500 personnes sur ce groupe. Largement suffisant pour préparer une première action d’ampleur sans attendre. Et encore une fois pourquoi faire cela sur Telegram quand des applications bien plus sécurisées existent? Cela pourrait être l’occasion de démarrer des formations d’ampleur sur la sécurité numérique. 
En prime la trahison d’un des principes fondamentaux du mouvement de base: faire sans les syndicats et autres institutions qui depuis trop longtemps n’agissent qu’en briseurs de luttes. Franchement, qu’espérer des syndicats sur une semaine entière quand ces derniers ne sont plus capables de proposer autre chose que des grèves perlées inutiles qui précarisent un peu plus les grévistes, les découragent, participent à la démobilisation générale et nous enferment toustes dans une spirale de l’échec? Et de toute façon qu’espérer de syndicats qui comportent des sections « police » dans leurs rangs sans que cela ne soit jamais questionné? Qu’espérer de la CFDT en particulier qui, après un historique déjà rivalisant avec celui du PS, a laissé un homme arborant un drapeau Alliance (vous avez bien lu) s’incruster au milieu de leur cortège troyen lors de la manifestation du 2 octobre? Saluons au passage les camarades muni-es d’une sono qui ne l’ont pas lâché d’une semelle. Comment leur accorder la moindre confiance quand trop souvent leurs services d’ordre ont collaboré en aidant à la répression de nos camarades autonomes? N’attendons rien de ces institutions, adressons-nous à leur base! Nous invitons les personnes du département intéressées par le syndicalisme à plutôt se rapprocher de nos camarades de la CNT dont la section locale vient d’ouvrir.
Et qu’espérer des agriculteurices qui seraient alors mobilisé-es depuis 4 ou 5 mois voire plus ? Comment peut-on sérieusement faire le pari d’une mobilisation aussi longue, aussi déterminées soient les personnes en lutte?

Encore une fois nous serons présent-es si cela se concrétise, même sous cette forme (et nous en doutons déjà fortement) car nous estimons que toute occasion est bonne pour visibiliser nos luttes. Tout du moins dans le respect du cordon sanitaire obligatoire face aux idées réactionnaires. Sur ce point, pratiquant le pragmatisme politique, nous considérons la rencontre entre la crise agricole et un mouvement social beaucoup plus large comme un tremplin inespéré pour les valeurs antispécistes qui nous animent et que nous clamerons haut et fort malgré les idées nauséabondes qui pullulent chez les agriculteurices. Nous serons donc présent-es, une fois n’est pas coutume, aussi en opposition franche avec un pan entier de la mobilisation, nous tenant aussi loin que possible de la Coordination Rurale et de la FNSEA. Le spécisme étant si banalisé, il nous semble nécessaire de faire ce genre de compromis difficile pour faire exister la lutte pour la libération animale en dehors de nos cercles habituels. Nous conclurons sur ce point, celui-ci nous amenant au thème de l’article suivant qui sera publié dans les jours à venir et qui nous permettra aussi de revenir sur le cas de la Confédération Paysanne qui a fait la triste mais attendue démonstration que les intérêts corporatistes semblent lui importer davantage que les valeurs progressistes prétendument défendues.

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